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L’approche centrée
sur la personne
de Carl Rogers
Patrick KAUFFMANN (*)
Naissance d’une sensibilité thérapeutique
Carl Rogers (1902-1987) a enrichi la psychothérapie d’une nouvelle école dont les principes sont de plus en plus vivaces dans le domaine de la psychothérapie et dans les domaines de la relation d’aide. La théorie de Carl Rogers est appelée aujourd’hui « approche centrée sur la personne » après avoir d’abord été connue sous le nom d’approche « non-directive » puis d’approche « centrée sur le client ».
Enfant de fermiers protestants de la région de Chicago, Carl Rogers a d’abord étudié l’agronomie, l’histoire puis se destinait à devenir pasteur pour finalement se consacrer à la psychologie.
Lors de sa formation au séminaire Carl Rogers constata qu’il ne pouvait pas faire de sermon en se contentant de répéter les dogmes de son église. Les grands courants de la psychologie de l’époque, de la psychanalyse au behaviorisme, ne le soumirent pas davantage…
Après l’obtention de son doctorat Carl Rogers accepta un poste modeste dans un établissement pour la protection de l’enfance en danger à Rochester où il resta douze ans. Très vite il réalisa que les théories qu’il avait apprises ne correspondaient pas à la réalité qu’il avait en face de lui. Il devint alors le psychologue-pionnier, avec son sens pratique et pragmatique et privilégia son goût pour l’observation en constatant combien chaque individu est capable de trouver sa propre route.
Influencé par la pensée d’Otto Rank, sa pratique lui fit observer que le vécu subjectif de chacun est digne d’un profond respect et que faire confiance dans le monde intérieur du client avait des effets puissants.
A l’opposé de la vision de Freud, pessimiste sur la nature humaine, Carl Rogers, dans une perspective existentialiste, valorisait une vision positive des capacités du développement de la personne – il est centré sur un présent qui prépare à un nouvel avenir et non pas sur un passé qui dans le présent grève l’avenir.
Lorsque le psychothérapeute Carl Rogers comprenait profondément le monde intérieur, le vécu de son client, et que celui-ci se sentait ainsi compris et accompagné, alors ses défenses tombaient et il s’ouvrait au changement, il progressait.
L’être humain digne de confiance, la richesse de son vécu intérieur et la restitution qu’il en faisait à son client devint et resta la ligne de conduite de Carl Rogers toute sa vie.
(*) L’auteur, psychothérapeute et formateur, co-dirige l’Institut de formation le « Person-Centered Approach Institute – France » qui est la branche francophone de Person-Centered Approach Institute - International fondé par Carl Rogers en 1980 à Lugano.
Les concepts de base de la psychothérapie centrée sur la personne
A travers la psychothérapie, l’aide que Carl Rogers cherche à offrir « vise directement à une grande indépendance et à une grande maturation de l’individu mais n’espère pas que de tels résultats seront améliorés si le thérapeute aide à résoudre le problème. C’est l’individu et non le problème qui est au centre. L’objectif n’est pas de résoudre un problème particulier mais d’aider l’individu à se développer afin qu’il puisse faire face au problème actuel et à des problèmes ultérieurs d’une façon mieux appropriée. S’il peut parvenir à un développement suffisant pour traiter un problème de façon plus indépendante, plus responsable, moins confuse, plus organisé, il traitera également de la même façon les nouveaux problèmes qui se présenteront à lui. » (Rogers, 1974)(4).
La tendance à l’actualisation
La confiance que Carl Rogers mettait dans l’homme lui fit reprendre à Abraham Maslow le concept de la tendance à l’actualisation, une tendance permanente chez l’être vivant à l’auto-organisation en direction d’un mieux vivre, une pulsion vers la perfection. Carl Rogers observait cette tendance actualisante à l’œuvre : le développement puissant des potentiels enfouis dans la personne (pour peu que celle-ci reçoive un cadre facilitant leur développement).
Pour conforter la personne dans cette tendance à s’actualiser Carl Rogers voulu offrir à ses clients un accompagnement le meilleur possible.
Pour ce faire il entreprit une importante recherche. Il fit enregistrer de nombreux entretiens thérapeutiques menés par des thérapeutes de différentes écoles (dans le monde de la psychologie il fut le premier à effectuer des enregistrements sonores). Puis il fit procéder à leur analyse afin de relever toutes les interventions des psychothérapeutes qui aidaient au développement du client.
Ces analyses mirent en valeurs un certain nombre d’attitudes aidantes qui, au final, étaient au nombre de trois : la congruence (ou authenticité), le regard positif inconditionnel et l’empathie.
La congruence (ou authenticité)
Le thérapeute congruent est ouvertement les sentiments et les attitudes qui coulent en lui, sur le moment. Il y a un état d’unification, ou congruence, entre l’expérience émotionnelle en cours au niveau des tripes, la conscience de cette expérience et ce qui est exprimé au client.
Selon Rogers « C’est la première des trois conditions pour favoriser un changement thérapeutique…Cela ne veut pas dire que le thérapeute charge le client de tous ses problèmes ou sentiments. Cela ne veut pas dire que le thérapeute laisse échapper d’une manière impulsive tout ce qui lui vient à l’esprit. Cela veut dire cependant que le thérapeute ne refuse pas de considérer les sentiments qui coulent en lui, sur le moment, et qu’il est disposé à exprimer et à être ouvert à n’importe quels sentiments persistants qui existent dans la relation. Cela veut dire éviter la tentation de se cacher derrière un masque de professionnalisme ». (Rogers et Sanford, 1985), (6).
Le regard positif inconditionnel
Le regard positif inconditionnel est la seconde attitude pour créer le climat favorisant le changement. Cela veut dire que lorsque le thérapeute fait l’expérience d’une attitude positive, exempte de jugement, acceptante envers ce que le client est sur le moment, quoi que ce soit, alors un mouvement thérapeutique, ou changement est probable. Cela demande la volonté du thérapeute de laisser le client être le sentiment qu’il est en train de vivre, quel qu’il soit : confusion, ressentiment, peur, colère, courage, amour ou orgueil. C’est une attention non possessive. Lorsque le thérapeute accepte le client d’une manière totale plutôt que conditionnelle, un mouvement en avant est probable.
L’empathie
L’empathie est l’attitude que le thérapeute offre à son client par sa compréhension du vécu intime de celui-ci comme s’il s’agissait du sien.
« Cela veut dire que le thérapeute entre dans le monde des sentiments et significations personnels que le client est en train d’expérimenter et qu’il communique cette compréhension acceptante au client. Quand le fonctionnement est à son meilleur niveau, le thérapeute se trouve tellement immergé dans le monde privé de l’autre, qu’il ou qu’elle peut non seulement clarifier les significations dont le client est conscient mais même ceux se trouvant juste au-dessous du niveau de conscience » (Rogers, 1985), (6).
L’aptitude du thérapeute à se faire l’écho du vécu du client est également illustrée par cette description d’un client :
« De temps en temps, tandis que j’étais empêtré dans mes pensées et mes sentiments, englué dans une toile d’où s’échappaient des mouvements contradictoires, impulsifs, émanant de tout mon être, avec l’impression que c’en était trop, bien trop – alors soudain, comme un rayon de soleil qui percerait les nuages ou les feuillages enchevêtrés pour jeter, sur un nœud de chemins forestiers, son cercle de lumière, soudain, vous faisiez une remarque. Et [c’était] une clarté, presque un dénouement, une nouvelle perspective, une mise en place. Il s’ensuivait un sentiment de progrès, de détente. C’étaient des rayons de soleil. » (Rogers, 2001), (5).
Le climat des trois attitudes
L’intégration de ces trois attitudes par le thérapeute permet d’offrir à son client une qualité de présence, un climat de respect et de confiance qui confusément ressenti par ce dernier, pourra lui donner l’envie de s’exprimer, de s’explorer, d’avancer davantage dans sa démarche thérapeutique.
Ces attitudes sont, selon Carl Rogers, les conditions « nécessaires et suffisantes » pour que puisse survenir une modification thérapeutique de la personnalité.
Le processus thérapeutique
La mise en place d’une démarche thérapeutique présuppose :
1 – que le client, en état d’inconfort, d’anxiété,… éprouve le besoin de vouloir se faire aider par le professionnel « psycho-thérapeute » ;
2 – que le psychothérapeute ai intégré les attitudes que sont la congruence, le regard positif inconditionnel et l’empathie ;
3 – que le client perçoive, un minimum, la présence de ces qualités chez son thérapeute.
Ces conditions réunies, le processus thérapeutique commence. Carl Rogers a décrit ce processus sous la forme de 7 stades qui sont partiellement décrits ci-dessous. Conscient que cette analyse n’est pas la seule possible, elle reste toutefois un processus ordonné, cohérent et même prévisible.
Stade 1
Les sentiments et les opinions personnels ne sont ni perçus ni reconnus comme tel.
Les schématisations personnelles sont extrêmement rigides. Se trouver en relations intimes et personnelles avec quelqu’un est ressenti comme dangereux. A ce stade, aucun problème personnel n’est reconnu ni perçu.
Il y a beaucoup de blocages dans la communication interne.
Stade 2
L’expression concernant des personnes autres que lui-même devient moins superficielle.
Les problèmes sont perçus comme extérieurs à soi.
Pas de sentiments de responsabilité personnelle à l’égard de ses problèmes.
Les sentiments peuvent être extériorisés, mais ne sont pas reconnus comme tels, ni revendiqués.
L’expérience immédiate est liée à une structure imposée par le passé.
L’expression des intentions et des sentiments personnels est globale et manque de nuances.
Stade 3
Le discours ayant le « moi » pour objet devient plus facile.
Le client parle encore de ses expériences personnelles comme s’il s’agissait d’objets.
Il y a très peu d’acceptation des sentiments. Ceux-ci apparaissent, pour la plupart, comme quelque chose de honteux, de mauvais, d’anormal, toujours plus ou moins acceptable. Des sentiments sont manifestés, et quelquefois alors reconnus comme tels. L’expérience vécue est décrite comme si elle appartenait au passé ou bien comme si elle était étrangère au moi.
Les schèmes personnels sont rigides, mais il se peut qu’on les prenne pour ce qu’ils sont : des schèmes personnels et non des faits extérieurs.
L’expression des sentiments et des opinions est un peu plus nuancée, moins globale que dans les stades précédents.
Les contradictions de l’expérience immédiate sont reconnues.
Stade 4
Les sentiments sont toujours décrits comme des objets mais dans le présent.
Une certaine tendance à éprouver des sentiments «ici et maintenant» apparaît, mais assortie de méfiance et de peur devant cette possibilité.
Les sentiments, les schèmes, les intentions personnels se nuancent avec une certaine tendance à rechercher une symbolisation exacte.
Le client se rend compte des contradictions et des dissonances entre son expérience immédiate et son moi.
Le sujet prend conscience de sa responsabilité concernant ses problèmes personnels mais avec quelques hésitations.
Stade 5
Les sentiments sont exprimés librement comme s’ils étaient éprouvés dans le présent.
Les sentiments sont sur le point d’être pleinement éprouvés. Ils commencent à remonter à la surface, en dépit de la peur et de la méfiance que le client éprouve à les vivre pleinement et dans l’immédiat.
Une tendance commence à se faire jour : les sentiments éprouvés se référent à une expérience intime.
De plus en plus le sujet revendique ses propres sentiments et désire les vivre, être son « vrai moi ».
L’expérience immédiate s’assouplit, n’est plus distante, fréquemment elle ne surgit qu’avec un léger retard.
Il y a une tendance forte et évidente à l’exactitude dans la différenciation des sentiments et des intentions.
De plus en plus le sujet accepte de regarder en face ses propres contradictions et incohérences.
Le sujet accepte de plus en plus facilement sa propre responsabilité devant les problèmes qu’il doit affronter et se sent de plus en plus concerné par le comportement qu’il a eu. Le dialogue intérieur est de plus en plus libre, la communication interne est améliorée et le blocage réduit.
Stade 6
Un sentiment qui auparavant a été bloqué, inhibé dans son évolution est éprouvé maintenant immédiatement.
Un sentiment s’épanouit pleinement.
Un sentiment présent est directement ressenti dans toute sa spontanéité et sa richesse.
Ce caractère spontané et immédiat de l’expérience et le sentiment qu’elle contient sont acceptés, c’est devenu quelque chose de réel, et qui n’a plus à être refusé, craint ou combattu.
L’expérience est vécue, elle ne fait pas simplement l’objet d’un «sentiment».
Le moi tend à disparaître en tant qu’objet.
L’expérience immédiate, à ce stade, prend l’aspect caractéristique d’un processus.
Une autre caractéristique de ce stade est la détente physiologique qui l’accompagne.
Le moment de la prise de conscience intégrale va devenir un cadre de référence clair et défini.
Stade 7
De nouveaux sentiments sont éprouvés avec un caractère d’immédiateté et une richesse de détails à la fois dans la relation thérapeutique et en dehors d’elle. L’expérience immédiate de tels sentiments est utilisée comme un critère parfaitement clair.
L’expérience immédiate a presque complètement perdu ses aspects schématiques et abstraits et devient réellement l’expérience du processus lui-même ; c’est-à-dire que la situation est vécue et interprétée dans toute sa nouveauté, non en tant que passé.
La communication interne est claire – impressions et symboles étant bien assortis – avec des termes neufs pour des sentiments nouveaux. Le sujet fait l’expérience du choix effectif de nouvelles manières d’être.
Extraits du Développement de la Personne de Carl Rogers, Paris, Dunod, 1998, pp.86-106.
La reconnaissance du travail de Carl Rogers
Carl Rogers reste trop méconnu du grand public, pourtant chaque jour des milliers de personnes sont reçues par des professionnels et bénéficient des attitudes, des savoir-faire, des savoir-être que Carl Rogers a développés.
L’American Psychology Association a mené en 1982 auprès de ses membres une enquête afin de savoir qui est la personne qui a influencé le plus leur pratique. Carl Rogers est en tête des dix psychothérapeutes les plus influents de son siècle (American Psychologist, volume 3, juillet 1982, numéro 7).
Il a tant contribué à la qualité relationnelle entre les personnes que le 4 février 1987 on lui apportait la nouvelle qu’il avait été proposé pour le prix Nobel de la paix. Mais il n’en a jamais rien su, il décédait ce jour même.
L’approche centrée sur la personne s’est fait un chemin dans la seconde moitié du vingtième siècle à côté des représentants de la psychologie humaniste en échappant aux tentatives de récupération de ses concepts centraux. Carl Rogers en formulant ces concepts a minutieusement détaillé les processus qui s’y adjoignent à travers la publication d’une quinzaine d’ouvrages et de quelque 200 articles
L’approche centrée sur la personne prenait sa place en tant qu’école thérapeutique à part entière.
Eléments bibliographiques
1 . PERETTI A. de, Présence de Carl Rogers, Ramonville Saint-Agne, Eres, 1997.
2 . ROGERS C. R., La relation d’aide et la psychothérapie, Paris (trad. franç. de J.P. Zigliara), ESF, 1970.
3 . ROGERS C. R., Le développement de la Personne, Paris (trad. franç. de L. Herbert), Dunod, 1968.
4 . ROGERS C. R., In restrospect 46 years, American Psychology, n° 2, 1974, p. 116.
5 . ROGERS C. R., L’approche centrée sur la personne, Anthologie de textes présentés par Howard Kirschenbaum et Valerie Land Henderson, Lausanne (trad. franç. de H.-G. Richon), Randin, 2001.
6 . ROGERS C. R. et STANDFORD R., Client-Centered Psychotherapy in Comprehensive textbook of Psychiatry, Baltimore, Williams and Wilkins, 1985.
7 . THORNE B., Comprendre Carl Rogers, Toulouse, Privat, 1994.
Organismes de formation à la psychothérapie centrée sur la personne
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